L'enfant aux noeuds

Entre installation et photographies Moniq met en scène ce que fut sa première rupture et propose une analyse de ce qui ferait la violence du monde

Photofolies 2005

Susanne Hommel
Psychanalyste, auteur Traductrice de Thomas Bernhard aux éditions La Différence



J
'ai rencontré Moniq Robert dans une soirée mondaine dont j'attendais un moment amical, mais point une sidération. J'entre dans le bureau de l'amie qui me recevait .? et j'ai eu un choc. J'ai rencontré, par le regard, ce qu'il y a de plus pointu, de plus déchiré, de plus fissuré en moi depuis toujours. Ce qui avait été enveloppé, enjolivé, protégé, ce qui a été dénudé au cours de l'analyse pour laisser comme reste la déchirure. Cela m'est apparu comme ce que cette ouvre parvient à représenter. Est-ce une déchirure ou une fissure ? La coupure se trouve entre des objets cassés, des restes de nourriture, des miettes, des tessons. Un repas a été interrompu par la cassure de la table. Quelques oufs durs roulent sur la nappe.Le dernier texte de Freud, qu'il n'a pas pu terminer, la mort ayant arraché la plume de sa main " Die Ichspaltung im Abwehrvorgang " - " La division du sujet dans le processus de défense. " Ce texte de 1938 commence avec cette proposition.L'analyste constate avec surprise que le Ich juvénile de l'adulte qui vient le voir s'est comporté tout au long de sa vie, dans certaines situations, de façon bizarre. Ce comportement peut être ramené à un traumatisme psychique. Freud donne un exemple plus détaillé qui ne couvre pas toutes les possibilités de la cause originaire, mais qui en couvre beaucoup.Le Ich de l'enfant se trouve au service d'une puissante revendication pulsionnelle. Il trouve à se satisfaire. Tout d'un coup, il est effrayé par la vue du sexe d'une petite fille. Il a deux solutions. Soit il admet que cette horreur est vraie, ou il ne l'admet pas. Il doit se décider, ou bien admettre le danger réel, admettre que l'objet a été coupé donc, qu'il peut être coupé, à savoir renoncer à la satisfaction pulsionnelle, ou bien dénier la réalité. Il s'agit là d'un conflit entre la revendication pulsionnelle et le Einspruch de la réalité. Donc Anspruch et Einspruch. Der Spruch, das Sprechen : ce qui relève de la parole. Jemanden ansprechen : s'adresser à quelqu'un en parlant. Einspruch,einsprechen : interrompre, contredire.Exigence pulsionnelle contre opposition de la réalité, ou même manifestation. Conflit donc. Le sujet juvénile trouve un compromis. D'une part, il déboute la réalité et ne se laisse rien interdire, d'autre part, et dans le même souffle, il admet le danger de la réalité et prend sur lui la peur devant la réalité comme symptôme de souffrance et cherche plus tard à s'en défendre. Les deux partis ennemis ont obtenu leur part. Mais à quel prix ! Seule la mort est gratuite, dit Freud à cet endroit. Le prix est un Einriss im Ich. Einriss est généralement traduit par déchirure, mot qui s'impose au premier regard. Mais déchirure évoque du zig zag, une image déchiquetée, ça serait une traduction dans le registre de l'imaginaire. Je propose la traduction de fissure. Freud écrit donc : ce conflit produit une fissure, une césure, un trait qui ne cicatrisera jamais .? et non qui ne guérira jamais - mais qui, avec le temps, s'agrandira.Mon hypothèse est que Moniq Robert a essayé une représentation de cette fissure. Comme tout vrai artiste, bien sûr. Mais il me semble qu'elle est allée très loin dans cette tentative. La fissure se voit, une table coupée en deux par le feu. Des objets couvrent une table .? assiettes, couteaux, cuillères. Verres renversés, cassés, assiettes brisées, serviettes froissées. Restes de nourriture, gâteaux entamés, arêtes de poissons, pain, sel, déchets. En écrivant ce texte, à ce moment même, j'ai eu l'idée de parler à la créatrice de cette ouvre et elle est venue me raconter comment l'idée lui est venue de fabriquer cet objet, comment elle a procédé. J'en ai retenu ceci :Son père est mort en janvier 2002, elle retourne alors vivre dans la maison de son enfance pour être près de sa mère malade, qui meurt quelques jours plus tard. Elle erre nuit et jour dans la maison de 400 m2. Une maison délabrée. Elle décide d'y faire son atelier. Elle redécouvre une photo de son enfance et construit un fantasme qui sera le fondement de sa nouvelle installation. Sur cette photo, elle est habillée en blanc, avec des rubans de soie dans les cheveux. Mais l'enfant n'est pas dupe, elle casse l'image idyllique de cette mise en scène en mettant son doigt dans le nez au moment où le photographe déclenche l'appareil. " Je suis partie de ce doigt dans le nez, il me semble que ce fut là ma première création et j'ai réfléchi à partir de ça sur les fondements paradoxaux qui sembleraient générer la violence. " Sur une photo de soldats de la grande guerre qu'elle reproduit sur Organdi, elle coud ses nouds de soie. Toujours, elle maintient la tension, la déchirure, la fissure entre la violence et la douceur. Entre la mort et la vie, la paix et la guerre." J'ai imaginé une explosion à partir de cet écart ". Elle devient terroriste de sa propre famille.Dans la carrosserie de ses frères, elle photographie la ferraille tordue et des fleurs qu'elle récupère dans les poubelles du cimetière.La ferraille est le produit d'accidents de la route. Elle veut mettre en scène la tension entre le fer et la fleur. Entre la petite fille aux rubans de soie et les soldats enrôlés dans des combats sanglants. Mais insatisfaite par le résultat, à bout d'arguments, de mises en scènes peu convaincantes, une certitude lui vient alors : il s'agit d'une explosion, une explosion lors d'un repas de fête familial, et c'est bien l'enfant qui a placé la bombe. Elle a allumé un feu sous une table dressée pour le repas. Le feu a consumé l'ensemble. Elle l'a éteint au moment précis où le centre était noir et les côtés encore tout à fait purs.Mais jamais convaincue, elle fait près de cinq cents prises de vues avec deux moyens formats argentiques. " C'était un long travail d'épuration. J'ai fini par savoir ce que je voulais. " Le travail a duré six mois. La scène était éclairée par une fenêtre qu'elle ouvrait attendant que les nuages passent.L'ouvre mesure 4,40 m sur 1,84m. Elle a été tirée numériquement (encres pigmentaires sur toile tendue sur châssis). En haut du bord gauche, il est apparu, à son insu, un oil qui nous regarde ou qui regarde la déchirure, la blessure, la fissure qui ne guérira jamais, mais qui s'agrandira avec le temps, comme l'écrit Freud dans " Le clivage du Moi dans le processus de défense " ou " La division du sujet dans le processus de défense ".En somme Moniq Robert a fabriqué une table brisée. Comment ne pas penser aux tables de la loi brisées quand Moïse descend du Sinaï

?
Paris 2012 Susanne Hommel


Moniq Robert a créé de nombreuses autres ouvres d'art : " La Table " (2005 à 2010), " L'enfant aux nouds " et " La Robe ", faite en organdi de soie, fils de soie, cocons, papier de soie crayons mine de plomb qui reçoit les secrets des visiteurs qu'elle brode sur la jupe. Dans " Les Tricoteurs " (2001-2008), une vidéo de 33 minutes, elle photographie des mains d'homme qui tricotent et relate le dialogue qui s'instaure avec elle dans cette situation particulière. " La Langue coupée " (2000) verre et végétal séché. " Les Embaumés ", 1995, 5 personnages .? 1,60 m .? cousus sur toile. Plâtre, cire, papier, tempera, fil de fer, tissu, filasse, cheveux ." La Table de l'Embaumeur ", 1995 : draps, savons, sel, lait et mouche, sécrétions, blouses, bandelettes, outils, bateaux, guimauve, cotons-tiges souillés, corset, ceinture, ouf gobé, vin, linges sales . sur une table. " Les Draps " et " Les Blessures ", moulages et peintures : 300 draps de plâtre et 10 tableaux : huile et technique mixte. Les draps de plâtre sont empilés sur des tables recouvertes de draps blancs. Des tableaux rouges sont accrochés aux cimaises.
Moniq Robert est une artiste qui transforme les objets en ouvres, elle n'hésite pas de se mettre au travail comme une ouvrière, un artisan. C'est peut-être cela, la sublimation ?





Paris

Une photo qui n'en est pas une

Texte de Susanne Hommel, paru dans Les Noms et la nomination

publié par L'Envers de Paris

et l'Association de la Cause Freudienne

4e de couverture avec photo " La Table "
VIII ème Congrès de l'association mondiale de psychanalyse de Buenos Aires avril 2012

Tous droits réservés
Copyright 2005

Accueil