Le drap fut un objet magique dans mon enfance...

A cette époque ma mère tenait un café et une épicerie séparés par un mur et une commode à tiroirs remplie de rubans, de fils et d'aiguilles.
Fillette, il m'était facile de glisser mon petit corps derrière le meuble encombré de
présentoirs et de surprendre les conversations secrètes des adultes.
Bien séparé était le côté des femmes et le côté des hommes.
Les femmes parlaient beaucoup de leur sang et les hommes souvent silencieux, buvaient obstinément des verres de rouge.
Je sentais que l'histoire était grave.
Leur morphologie correspondait rarement à leur sexe. Les femmes étaient costaudes et certains hommes peu vaillants, voire délicats.
Sans oser bouger, j'écoutais les confidences que je ne devais pas entendre, mais avec la certitude que je n'enfreignais aucune loi pour moi-même.
Ma mère, portant chaque jour un tablier blanc amidonné et passant légèrement d'un monde à l'autre, m'apparaissait rédemptrice, mais pas suffisamment pour me rassurer sur la douleur de ces gens.
C'était trop rouge, de part et d'autre de la commode aux rubans.
Le jour de la fête du village, mes parents tendaient des draps blancs sur les rayons de l'épicerie et sur les tables du café.
La commode était déplacée, il n'y avait plus de franche séparation entre le monde des hommes et le monde des femmes.
C'était au mois d'août, à une époque où le soleil était toujours présent. J'ai le souvenir d'une pièce immaculée, inondée de lumière, qu'aucune violence ne pouvait atteindre. Mais le soir, après la fête, les draps étaient tachés de vin rouge et de cendre. Quelques hommes ivres s'attardaient et si leur folie et leur déséquilibre me faisaient peur, je savais que le lendemain tout serait nettoyé et qu'après ces trois jours de fête, la blancheur et la sérénité, par les draps, pourrait renaître.

Le drap fut l'objet sur lequel enfant, je pus compter.

Moniq Robert 1992

"Draps et blessures"
1992 Installation
Espace St- Jacques ville de Saint-Quentin 02
Moulages plâtre

Nouvelle installation 2012
La bibliothèque de draps

"Avant qu'il y ait à comprendre, il y a à sentir, Moniq revient... à l'origine . Ce qui a caressé les sens de la petite fille, a fondé la vie de la femme, la raison de l'artiste. Avant qu'elle soit en mesure de savoir, elle devinait à travers certaines pratiques des adultes le langage caché des signes, le pouvoir des gestes et la force ancestrale du rituel."(Extait de présentation) Jeanne Ferrieu Galerie La Menuiserie Rodez 2001

Les Draps

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